samedi 19 novembre 2011

Colloques de l'UNESCO sur la Philo-École et la Philo-Cité

Dans le contexte de la Journée mondiale de la philosophie, j’ai participé à l’UNESCO de Paris à deux événements scientifiques: les 11es Rencontres internationales sur les nouvelles pratiques philosophiques (16-17 novembre) et le colloque L’égalité des chances à l’école (18 novembre). Environ 400 personnes, dont une centaine d’enfants, se sont croisées au cours de ces trois jours de travaux. En voici un bref compte rendu.

 

Le contexte

En 2005, l’UNESCO met en œuvre la Stratégie Intersectorielle pour la Philosophie, reconnaissant cette discipline comme un vecteur susceptible de faire progresser les peuples vers plus de liberté et de paix. C’est dans ce contexte que l’Association Philolab est fondée. Elle organise des activités autour de sept chantiers dont ceux de la Philo-École et de la Philo-Cité. Philo-École veut fédérer les enseignants qui animent des ateliers de philosophie à l’école et favoriser les échanges de bonnes pratiques. Philo-Cité se consacre aux nouvelles manières dont la philosophie s’invite dans la Cité (café-philo, ciné-philo, etc.). Philolab organisait les 11es Rencontres alors que le Collège international de philosophie organisait le colloque sur l’égalité des chances à l'école. Créé par Jacques Derrida en 1983, ce collège organise des événements autour de thèmes qui engagent la réflexion philosophique.

 

Jour 1: Philo-École et Philo-Cité

D’emblée, la philosophie s’inscrit sous le signe de l’action. Le philosophe-citoyen est une personne d’engagement animée par l’empathie et la tolérance. L’empathie consiste à éprouver l’émotion d’autrui en se mettant à sa place tout en restant soi-même. La tolérance implique d’écouter l’Autre pour le comprendre. Or, en cette ère de la marchandisation des savoirs, la philosophie est de moins en moins enseignée à l’école. Par exemple, elle n’est plus au programme des lycées professionnels.

 

Les sessions de travail liées au chantier Philo-École portaient sur des initiatives de toutes natures contribuant à la volonté d’inscrire la philosophie à l’école, pour permettre aux jeunes de réfléchir, d’écouter puis d’agir de façon juste, considérant le principe de Michel Onfray à l’effet que tous les enfants naissent philosophes, mais peu le demeurent.

 

Les sessions de travail du chantier Philo-Cité étaient consacrées aux initiatives en lien avec le rôle du philosophe dans la Cité. L'initiative de Marc Sautet en 1992, les Cafés Philo, a été mise en contexte et explicitée. On retrouve aujourd'hui des déclinaisons de ce modèle partout dans le monde, adoptant les formes les plus variées.

 

Jour 2: Ateliers de philosophie pour les enfants

La journée a été consacrée à l’observation successive de cinq groupes de jeunes enfants de 10 à 12 ans qui participaient à autant d’ateliers de philosophie, selon différentes méthodes. Chaque atelier durait entre 60 et 75 minutes.

 

La méthode Mongin s’appuie sur la lecture en classe d’un ouvrage de la collection Les Petits Platons. Ces livres s’adressent aux jeunes de 9 à 14 ans et présentent la vie et l’œuvre d’un auteur au travers un récit de fiction le mettant en vedette. L’animateur propose une trame narrative où les jeunes sont invités à répondre à des questions. Le rôle de l’animateur est central et commande de sa part une excellente connaissance de l’histoire des idées philosophiques. Sur cette vidéo (6 minutes), Mongin présente sa collection et sur le début de celle-ci (5 minutes), on le voit en action dans une école de Marseille. Le groupe-témoin à l’UNESCO était plutôt indiscipliné, mais l’animateur s’est très bien tiré d’affaire. J’ai eu l’occasion de discuter avec Mongin de ses projets futurs.


La méthode Lipman, du nom de Matthew Lipman, est orientée vers la maîtrise des outils de la pensée et de l’argumentation (exemples, contre-exemples, critères, hypothèses, etc.). Elle contribue à créer une culture scolaire porteuse des valeurs de liberté et de démocratie. Une séance se déroule de la façon suivante: (1) lecture à voix haute par les élèves, à tour de rôle, de passages d’un roman philosophique adapté à leur niveau; (2) relevé par le groupe des passages marquants avec ensuite une cueillette des questions; (3) discussion autour de thèmes choisis, en favorisant l’argumentation et la reformulation, le tout avec les valeurs d’écoute et de tolérance; (4) après ou pendant la discussion, l’animateur soumet des exercices issus d'un Guide pédagogique. Le groupe-témoin était constitué de jeunes élèves sélectionnés pour leur talent, aussi l'exercice a pris l'allure d'une séance scolaire.


La méthode AGSAS-Lévine, du nom de Jacques Lévine, suit une procédure en six points: (1) un avant-propos sur la question "Qu'est-ce que la philosophie"; (2) l'annonce que l'atelier durera 10 minutes et que l'enseignant n'interviendra pas; (3) l'invitation à réfléchir comme un habitant du monde; (4) l'énoncé du fonctionnement (on ne peut parler que lorsqu'on a le bâton de parole); (5) l'introduction d'un mot inducteur; (6) après les 10 minutes, retour sur l'exercice. Le postulat est à l'effet que la présence silencieuse de l'enseignant apportera à chacun confiance en sa capacité de réfléchir et de s'exprimer.


La méthode Tozzi-Delsol de Michel Tozzi et de Alain Delsol articule deux éléments: (1) un dispositif démocratique où des rôles sont attribués aux élèves: président, reformulateur, synthétiseur, discutant, observateur; (2) un dispositif philosophique avec trois exigences intellectuelles: questionnement, conceptualisation, argumentation. L'animateur accompagne la réflexion collective constituée en communauté discursive, avec un cadre réglé, une atmosphère confiante et une rigueur cognitive.


La méthode Brenifier, du nom de Oscar Brenifier, repose sur le postulat que les règles ont peu évolué depuis Socrate: écouter pour être en mesure de reformuler ce qui a été dit, une réponse doit répondre à une question, accepter le jugement de l'Autre, toute idée doit être argumentée. "La pratique philosophique nécessite de confronter une vision à une autre. Elle implique la pensée sous la forme du dialogue avec soi, avec l'autre, avec le monde, avec la vérité."


On retrouve sur Wikipédia l'article sur la philosophie pour les enfants, différents sites Internet s'intéressant à la question et ici, la présentation du livre de Leleux (2008) sur la philosophie pour enfants. Finalement, on retrouve ici une émission de télévision de 60 minutes sur la philosophie à l'école réalisée en 2011.


Jour 3 : colloque scientifique

La troisième journée prenait la forme d'un colloque scientifique traditionnel où malheureusement, certains participants ont lu en accéléré le contenu très dense de leur communication. Je retiens toutefois de l'exercice les deux communications suivantes.

 

Yuji Nishiyame du Japon a présenté une communication sur le thème de la gratuité de la philosophie à l’époque du capitalisme mondialisé. Selon lui, la privatisation de la science ébranle l’universalité de l’accessibilité au savoir. Il existe certaines initiatives qui visent à rendre le savoir accessible, mais elles reposent souvent sur l’autoformation. Or, l’enseignement et l’apprentissage exigent une certaine contrainte, des directives et un lieu. Il a utilisé l’exemple de Socrate pour illustrer ses propos sur la nécessité d’une éducation gratuite, ce qui rejoint aussi la volonté de l’UNESCO. Il a conclu en dénonçant le phénomène des Goyou-Gakusha, ces professeurs d’université à la solde des entreprises et du gouvernement qui cherchent actuellement à minimiser les conséquences des accidents à la centrale nucléaire de Fukushima.

 

Edwige Chirouter a traité des pratiques à visée philosophique à l’intention des jeunes enfants comme moyen de contribuer à la volonté d’égalité des chances à l’école. Les enfants ont besoin de grands récits pour se construire. De plus en plus, la littérature jeunesse prend en compte les interrogations métaphysiques des enfants. Elle est généralement de grande qualité. La conférencière a fait référence au concept d’anthropologie des savoirs scolaires qui "vise à considérer les conditions de développement suffisamment bonnes de l’enfant à l’école, susceptibles de l’instituer en humain capable à son tour de créer de l’humain" (Lévine et  Develay, 2004). Elle a expérimenté et analysé des ateliers à visée pédagogique auprès d’une population scolaire qui n’a pas accès à la philosophie, celle qui fréquente les SEGPA, les sections d’enseignement général et professionnel adapté qui accueillent des élèves présentant des difficultés d’apprentissage graves et durables.

 

Au Québec (ici et maintenant)

Sur le plan de la Philo-École, à quelques moments lors de ces trois jours, le Québec a été évoqué comme un endroit précurseur au chapitre de la philosophie pour enfants. L’animatrice de l’atelier sur la méthode Lipman a précisé que le guide pédagogique dont elle s’inspire est en français québécois, ce qui suppose une adaptation. Nicole Decostre, la traductrice française de Lipman, révèle aussi ceci quant à l’implantation de la méthode en Europe francophone: "À la fin des années 1970, mon mari, Marcel Voisin, avait découvert au Québec une méthode qui l'avait vraiment séduit et qui n'en était qu'à ses débuts: la philosophie pour enfants." Les ouvrages de Marie-France Daniel de l’Université de Montréal (présente à l’UNESCO) et de Michel Sasseville de l’Université Laval sont aussi bien connus. En outre, je me demande si la philosophie pour enfants est bien vivante dans nos écoles québécoises. Chose certaine, elle devrait l’être plus. Il n’est pas obligatoire pour ce faire de maîtriser l’une ou l’autre des méthodes présentées. Certains principes peuvent très bien être intégrés au programme régulier. En ce qui a trait à la Philo-Cité, la tradition du café philosophique semble bien se porter au Québec, si j’en juge par la requête que j’ai faite sur Internet. La formule se décline de plusieurs façons, mais je prends pour exemple la bière philosophale, un café philo organisé à Rimouski par les professeurs du cégep et qui connaît un succès d’estime.

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