lundi 21 janvier 2013

L'école du désir

"Le souvenir est franc. C’est l’empreinte restée fraîche en mémoire, laissée par une sensation de vertige au moment où j’ai compris l’ampleur du décalage. À 23 ans, je retournais sur les bancs du cégep après un long détour. J’étais assis dans mon cours de littérature et, en observant mes congénères de 17 ans qui tentaient de répondre à des questions simplissimes sur Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo, je mesurais avec effarement la distance séparant nos mondes. Un décalage, disais-je. Pas seulement entre eux et moi, ce qui était plutôt normal, puisqu’il s’écoule bien quelques vies entre ces deux âges. Mais surtout entre ces étudiants de tous les autres programmes réunis et ceux du mien : arts et lettres. Il y avait ces jeunes allumés, qui avec leur attachante immaturité parlaient de Zappa, de Gainsbourg, de Beauvoir et d’un million d’autres qu’ils ne comprenaient pas toujours, mais qui les fascinaient. Ils étaient vifs, curieux. Malhabiles et brouillons comme nous le sommes tous à cet âge. On sentait qu’ils étaient habités par un réjouissant désir de tout absorber. En face, dans la population générale des étudiants, je constatais le désoeuvrement culturel, un ennui devant l’effort d’apprendre quelque chose qui ne semble pas nécessaire ou concrètement utile. Mais pire encore, il y avait cette difficulté si importante pour ceux qui abordaient la matière avec la meilleure volonté d’y toucher, d’entrer dedans. Je les voyais tâtonner, cherchant la serrure, comme des aveugles, et j’ai compris au fil des semaines et en partageant leurs efforts que ce dont ils souffraient, c’est d’une incapacité à sortir d’eux-mêmes. Voilà qui répond à Pierre Moreau et à la cohorte de joyeux totons qui l’applaudissent depuis qu’il a suggéré qu’on réfléchisse à la pertinence des cégeps : c’est le début de l’éducation à la vie, c’est le commencement d’une nouvelle intelligence pour la multitude qui n’y touche jamais, même pas de loin. Le cégep, c’est peut-être le seul endroit où l’on apprend à réfléchir au monde en dehors de soi." Suite de la chronique de David Desjardins dans Le Devoir.

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